Etats Généraux - Contribution de Sylvie Tolmont, députée sarthoise : « La gauche et l’éducation au service de l’émancipation et du progrès »

Etats Généraux – Contribution de Sylvie Tolmont, députée sarthoise : « La gauche et l’éducation au service de l’émancipation et du progrès »

Le socialisme, dans sa dimension idéologique et théorique, est une promesse d’émancipation de l’esprit, une quête de progrès des idées, un gage de liberté d’expression et une recherche de l’épanouissement de l’être, pour chacun. A cette fin, l’action des socialistes repose sur plusieurs leviers qu’ils inscrivent dans cette grande ambition. Parmi l’outil privilégié des gouvernements socialistes pour contribuer à hisser la société tout entière vers le haut figure l’Education. Par ce vecteur, les socialistes entendent accompagner chaque individu, de manière égale, libre et éclairée, vers l’instruction, vers l’acquisition d’une culture commune, de compétences et de savoirs fondamentaux pour permettre à chacun son bien-être, son insertion professionnelle et la concrétisation de son projet de vie.

Les socialistes et l’École de la République

Fer de lance de la gauche, l’Education a connu ses progrès et a affirmé ses valeurs sous les gouvernements socialistes. Ainsi, si une démarche de démocratisation de l’école républicaine s’est installée sous la Vème République, elle s’est largement accentuée dans les années 1980. En effet, il est vrai qu’un mouvement de massification de l’enseignement a vu le jour avec De Gaulle (en passant notamment par la réforme d’augmenter l’âge légal de scolarité obligatoire de 14 à 16 ans) mais la volonté affichée dans ces mesures était économique : former davantage d’élites, notamment techniques et scientifiques, afin d’être compétitifs et puissants. La volonté des Socialistes ne repose pas sur des principes économiques : elle s’inscrit dans une démarche plus globale, emprunte de valeurs, qui relèvent du souci d’émancipation et de progrès pour chaque individu qui compose la société. Pour les socialistes, le rôle de l’Education est d’offrir une chance à chacun, de lutter contre les déterminismes sociaux, de garantir la réussite éducative pour tous, d’entretenir les valeurs de notre république et de notre démocratie dès l’enceinte de l’école, de combattre les discriminations, de viser l’épanouissement de l’être dans l’instruction, l’acquisition de compétences et de connaissance et l’apprentissage d’une culture commune.

En effet, la Gauche face à l’école souhaite offrir à tous les élèves la formation générale le plus longtemps possible. Lionel Jospin comme ministre de l’éducation (1988-1992) refuse d’abaisser l’âge d’entrée en apprentissage, afin de laisser les élèves dans le cursus général plus longtemps : ces principes demeurent intacts aujourd’hui et s’inscrivent dans les objectifs du collège unique. Les années Mitterrand posent l’objectif de 80% d’une classe d’âge atteignant le baccalauréat (objectif inscrit dans la loi d’orientation de 1989). Centrale sous le quinquennat de François Hollande, la question de l’éducation et de la jeunesse est un sujet qui mérite véritablement l’échange et la confrontation des idées dans une démarche constructive de discussion, telle que celle des Etats généraux. A ce titre, lieu d’expression, de diffusion, d’affirmation et de sauvegarde des valeurs qui forgent l’identité de notre nation républicaine et démocratique, l’école de la République doit donner lieu à une attention tout à fait prioritaire de la part du gouvernement et de sa majorité. La refondation de l’école de la République, vaste ambition du gouvernement qui s’est traduite par la mise en forme d’une loi aux mesures concrètes et importantes, est une première réponse aux attentes de la société envers son système éducatif. Des réflexions complémentaires peuvent être associées à ce grand travail de réhabilitation de nos valeurs au sein de l’école républicaine.

La refondation de l’école confirme ces ambitions et s’inscrit dans l’héritage socialiste de l’attention accordée à notre école. S’ajoutent à cet objectif prioritaire de réussite éducative pour tous, trois grands chantiers nouveaux, en réponse aux dix années de gouvernement de droite qui viennent de s’écouler et qui ont abîmé notre système éducatif : placer les élèves au cœur de la refondation, construire un système éducatif plus juste et efficace, mieux former et reconnaître les personnels.

Au sujet de l’emploi et de la jeunesse, il est certain que la crise que nous traversons pèse sur la jeunesse qui connaît un réel déclin de sa situation. Dans ce contexte, l’intégration des jeunes sur le marché du travail constitue un enjeu crucial. Dans cette perspective, la question de l’accompagnement dans l’accès à l’emploi et celle de l’information à l’emploi, à la formation et à l’orientation sont à poser autrement. Ici, le patronat et les syndicats ont un rôle décisif à jouer dans cette prise de conscience et dans cette évolution nécessaire de notre système. Il nous faut nous interroger sur une manière plus constructive de les associer à ce travail, en reconnaissant simultanément la responsabilité des pouvoirs politiques dans cette lacune.

Avant l’étape d’insertion professionnelle, l’orientation est tout aussi déterminante. Or, l’orientation en fin de collège est encore confuse, partielle et trop souvent subie. La loi de refondation de l’école de la République a clairement affiché sa volonté de pallier les limites de ce système. A l’heure où les nouvelles perspectives engagées pour l’école visent un système scolaire plus juste, plus équitable et la réussite éducative pour tous, refonder le système d’orientation apparaît en effet comme l’un des fondements au triomphe de cet objectif. Aussi nous faut-il à présent mettre toutes les mesures en œuvre et tous les moyens à la disposition de la construction d’un système d’orientation en fin de collège garantissant une orientation pertinente, en cohérence avec les voies de formation existantes, une orientation plurielle et choisie, en réponse aux compétences, aux affinités et aux projets des élèves, une orientation éclairée, en concertation avec les acteurs de la définition du parcours d’orientation. Dans le prolongement de ces axes de réflexion, une grande refonte de notre vision de la voie professionnelle et de la filière d’apprentissage s’impose. Si la voie professionnelle attire toujours plus de jeunes, force est de constater qu’elle ne permet pas toujours de réussir. Dans ces filières, le décrochage scolaire est particulièrement criant et résulte d’un problème d’orientation puis d’affectation en fonction des places disponibles et non des choix. Au-delà de délivrer une information claire et précise sur l’offre d’orientation, adaptée à la fois aux perspectives professionnelles, aux compétences et au projet de l’élève, il s’agit de mieux articuler le rôle des professionnels de l’orientation avec celui des enseignants, tout en associant étroitement les familles et l’élève à cette réflexion. Ainsi, il serait question de donner les moyens aux enseignants et aux conseillers d’orientation de délivrer une information juste et maîtrisée, dans un souci de reconnaissance et de valorisation de la voie professionnelle et de la filière d’apprentissage. En effet, les vertus de ces formations sont incontestables : c’est le regard sur ces filières qu’il faut changer pour qu’elles puissent retrouver tout leur sens et toute leur légitimité.

Malgré la conviction des socialistes dans la défense de ce système et dans la force des valeurs qu’il incarne, il nous faut reconnaître aujourd’hui que nos objectifs ne sont pas toujours satisfaits, et notamment sur la question des inégalités économiques et culturelles que l’école reproduit inlassablement. Le poids des déterminismes sociaux est effectivement un sujet très sensible qu’il nous faut absolument prendre au sérieux.

En France le diplôme est très important. A ce titre, on observe 50% de chômage parmi les non-diplômés au bout de 3 ans. Dans le monde du travail, on se réfère aux diplômes, alors que les pays anglo-saxons donnent beaucoup plus leur chance aux individus. Or, les classes aisées accèdent bien plus facilement à un diplôme que les classes populaires : on reproduit ainsi les inégalités sociales.

Pierre Bourdieu, grand penseur de la gauche, dès 1964 montre que l’école reproduit les inégalités dans Les Héritiers. Les enfants des familles culturellement favorisées sont surreprésentés à l’université. Le « capital culturel » joue ici un rôle décisif : les enfants des classes favorisées ont des livres chez eux, écoutent de la musique, voient des films, ont des parents qui les aident à faire leurs devoirs. Par ce contexte favorable, ils réussissent mieux, peut-être avec moins de mérite. Les enfants des familles avec un faible capital culturel doivent mobiliser davantage de ressources et d’efforts pour réussir : leur mérite est assurément plus grand.

Malgré la sincérité et la conviction de ses ambitions sur ce sujet, la gauche au pouvoir n’a pas su modifier cela. Bourdieu dans La Reproduction en 1970 dénonce le cours magistral : en effet, le langage de l’école, les références de l’école, les méthodes de l’école sont celles des classes aisées. Le professeur parle un français qui n’est pas celui des classes populaires. Les problèmes mathématiques sont écrits dans un français complexe. Les textes étudiés sont en vieux français, la philosophie est ardue. Cette école, basée sur le cours magistral, ne peut convenir qu’à des élèves ayant eu une familiarisation à cette culture.

Bourdieu va même jusqu’à théoriser la « violence symbolique » dans l’école. Il y a culturellement des rapprochements entre les professeurs et les élèves des familles aisées. Les autres subissent une violence symbolique puisqu’ils se font imposer un arbitraire culturel et pédagogique, décidé du haut. Bien qu’il soit l’un des plus importants penseurs de la gauche moderne, Bourdieu n’a pas empêché que ce modèle se poursuive ensuite.

La gauche au pouvoir n’a pas encore transformé fondamentalement le fonctionnement de l’école. Il est certain cependant que les réflexions que nous menons avec les socialistes tendent vers ce grand dessein et que nos mesures traduisent une réelle volonté d’améliorer les conditions dans lesquelles l’école évolue : moyens, professeurs, méthodes pédagogiques plus douces, réflexions contre les notes, etc. Ce travail doit se poursuivre de manière très approfondie, autant sous un angle idéologique et théorique que dans une approche concrète et pragmatique.

De manière indiscutable, les socialistes ont toujours posé le principe de base d’égalité des chances à l’école, aspirant à ce que chaque enfant qui entre à l’école ait les mêmes chances que son camarade. Cette vision égalitaire, universelle et juste de l’individu instruit, élevé et éclairé par notre système éducatif est une fierté pour la gauche.

Ainsi, l’idéal de la gauche pour l’école s‘appuie sur la construction d’une société du « vivre ensemble » et du « bien vivre ensemble ». Dans cette perspective, les socialistes construisent une école qui donne à chacun les moyens de son émancipation personnelle. Si l’idéologie est établie, la question des instruments collectifs concrets le permettant se posent encore. La gauche ne nie pas ces interrogations : elle les intègre à son chemin de réflexion pour la mise en œuvre de mesures concrètes pour atteindre ses objectifs. C’est sur cette idéologie, profondément de gauche, que s’appuie la conception du progrès à laquelle nous sommes particulièrement attachés.